Tunisie: 2019, année électorale chargée d’incertitudes

Grève générale inédite, création d’un parti censé servir les ambitions prêtées au Premier ministre… La Tunisie, pionnière et unique rescapée du mal nommé Printemps arabe, est entrée de plain-pied dans une année électorale à hauts risques pour sa jeune démocratie. 

Tour d’horizon à quelques mois de ces scrutins législatifs et présidentiel, huit ans après le renversement du président Ben Ali. 

– LES DATES SONT-ELLES CONNUES ? 

L’Instance supérieure indépendante chargée d’organiser les élections (Isie) doit les fixer prochainement. 

La Constitution, dont l’adoption en 2014 fut saluée comme une grande réussite de la transition démocratique, prévoit que les législatives aient lieu dans les 60 jours avant la fin du mandat de l’Assemblée, soit entre début octobre et début décembre. La présidentielle est prévue entre fin octobre et fin décembre. 

Les législatives sont prévues avant la présidentielle, à moins qu’un parti ne parvienne à convaincre la majorité des députés de bousculer ce calendrier ou que le Président ne démissionne. 

La Cour constitutionnelle, saisie en cas de litiges, n’est pas encore constituée, et l’Isie est fragilisée, le Parlement n’ayant notamment toujours pas désigné de nouveau Président. Mais la majorité des élus et les bailleurs de fonds sont opposés à tout report. 

– LE PRESIDENT SERA-T-IL CANDIDAT ? 

Premier Président élu démocratiquement au suffrage universel en 2014, Béji Caïd Essebsi, 92 ans, est le doyen des chefs d’Etat avec la reine d’Angleterre. 

M. Essebsi est envisagé comme candidat par Nidaa Tounes, parti qu’il a co-fondé en 2012 et qui est déchiré par des luttes de pouvoir. 

Il a indiqué récemment dans un entretien à un journal arabophone qu’il ne visait pas « la présidence à vie » et qu’il ne briguerait un second mandat que « dans l’intérêt de la Tunisie » et à condition que Nidaa se ressoude. 

Il a par ailleurs attaqué son Premier ministre Youssef Chahed, accusé de s’accrocher au pouvoir via un pacte « secret » avec les islamistes d’Ennahdha. 

Le fils du Président, Hafedh Caïd Essebsi, dont la mainmise sur Nidaa Tounes a précipité les tensions, est lui très largement rejeté, jusque dans son camp. 

– QUELS CANDIDATS POSSIBLES ? 

Si aucun ne s’est prononcé, le Premier ministre, ex-dauphin du Président, rassemble ses troupes. 

Fin janvier a été annoncée la création prochaine d’un mouvement dont les référents politiques sont très proches de ceux de Nidaa Tounes (« modernisme », libéralisme…). Si M. Chahed était absent, c’est autour de sa personne et des 44 députés l’ayant rallié cet automne que le mouvement « Tahia Tounes » (« Vive la Tunisie ») se constitue. 

Tahia Tounes, tout comme Nidaa, doit organiser son congrès en mars. 

Ennahdha, formation qui s’en est la mieux tirée lors des municipales de 2018, apparaît pour sa part comme la plus structurée pour les législatives. Elle s’est en outre efforcée d’acter sa mutation en parti à simple « référent » islamiste, ou « islamo-conservateur ». 

Mais Ennahdha n’a pas encore décidé s’il allait présenter un candidat à la présidentielle ou trouver un allié, tel l’ex-président Moncef Marzouki en 2014. Après ce scrutin perdant, Ennahdha avait scellé une alliance surprise avec M. Essebsi, rompue fin 2018. 

Le chef de file historique d’Ennahdha, Rached Ghannouchi, a déclaré qu’il ne souhaitait pas être candidat. Mais la décision relève des instances du parti. 

D’autres personnalités sont évoquées pour ce scrutin, dont l’ex-président Marzouki (2011-14), le chef de file de la gauche Hamma Hammami ou la mécène Olfa Rambourg, dont la Fondation soutient divers projets socio-culturels. 

– QUELS THEMES DE CAMPAGNE ? 

Les 11 millions de Tunisiens attendent avant tout des réponses à la profonde crise sociale et économique qui a suivi le départ du président Ben Ali, alors que la menace jihadiste a reflué. 

La reprise de la croissance n’a pas permis de juguler le chômage, et l’inflation a rogné le pouvoir d’achat. 

Une grève générale inédite a été observée le mois dernier, et un nouvel appel a été lancé par le puissant syndicat UGTT. 

Mais la tentation reste forte de placer le débat sur des questions polarisantes comme les droits des femmes ou la religion. 

« Si Tahia Tounes s’installe et récupère l’électorat de Nidaa, elle pourra décliner » un programme de « réformes économiques », estime Khayam Turki, du centre de réflexion Joussour. 

« Mais si elle peine à s’affirmer », la campagne pourrait tourner « autour de l’identitaire pour gêner Ennahdha ». 

– QUEL TYPE DE SCRUTIN ? 

Les conditions pour postuler à la présidentielle sont aussi souples que lors du scrutin historique de 2014, et il pourrait y avoir foule de postulants, ouvrant la voie à des candidatures visant à négocier un ministère ou l’abandon de dossiers judiciaires, estime un observateur. 

Pour les législatives, un projet de loi visant à relever le seuil électoral à 5 % est à l’étude, ce qui accentuerait la domination des gros partis. 

« Le risque est d’appauvrir le débat parlementaire, ce qui n’est pas indiqué dans une démocratie de transition nécessitant des contre-pouvoirs forts », estime Selim Kharrat, de l’observatoire de la vie politique Al-Bawsala.

Avec AFP

Tunisie: rien ne va plus à Nida Tounes

La première force politique du pays, vainqueur des dernières législatives, et fondée par l’actuel chef de l’Etat, Beji Caïd Essebsi, est au bord de l’implosion. En début de semaine, une soixantaine des 86 députés que compte la formation ont déclaré qu’ils ne reconnaissaient plus l’actuel comité exécutif du parti et ont appelé à un congrès national dès samedi prochain, 14 mars. Une crise qui couvait depuis bien longtemps.

L’élection de Beji Caïd Essebsi à la magistrature suprême a laissé un vide abyssal à la tête du parti. Car c’était lui, le ciment de Nida Tounes, cette coalition hétéroclite rassemblant aussi bien des personnalités de gauche que des hommes de droites, des proches de l’ancien régime que d’anciens opposants à Ben Ali. Un parti, surtout, qui a grandi très vite, mais n’a jamais tenu son premier congrès. Résultat, trois ans après sa création, Nida Tounes ne dispose d’aucune instance de direction claire, reconnue par tous.

« Les ambitions personnelles se révèlent. C’est une véritable guerre des chefs », confie un membre du parti qui préfère rester anonyme. Dimanche dernier, le parti devait justement élire son bureau politique mais le vote a été reporté en raison de dissensions internes. Et depuis, les ténors du parti s’invectivent par médias interposés.

A la tête des frondeurs, il y a Hafedh Caid Essebsi, le fils du chef de l’Etat, accusé par ses détracteurs de vouloir faire main basse sur le parti. Autre ligne de fracture qui alimente la bataille en cours : la stratégie vis-à-vis des islamistes d’Ennahda. Faut-il se réjouir de leur entrée au sein de la coalition au pouvoir ou bien s’opposer coûte que coûte à ce parti longtemps présenté comme l’ennemi à abattre ? Sur ce point aussi, Nida Tounes est divisé. Au point, selon certains, de menacer l’existence même du parti.

Mardi soir, le comité fondateur du parti a fixé une nouvelle date pour l’élection du bureau politique, le 22 mars, et promis l’organisation d’un congrès avant la fin du mois de juin. Plus tôt dans la journée, le chef de l’Etat avait reçu le directeur exécutif du parti pour lui demander de rechercher au plus vite un « consensus ».

source RFI

Tunisie : un gouvernement de coalition formé

  • Le premier ministre tunisien Habib Essid a annoncé aujourd’hui la composition de son nouveau gouvernement, une large coalition dominée par le vainqueur des dernières législatives, le parti Nidaa Tounès, mais comptant des représentants de son rival islamiste Ennahda.

 

« Nous avons procédé à des changements, il s’agit d’élargir la composition du gouvernement avec l’entrée d’autres partis », a déclaré depuis la présidence Habib Essid dont la composition initiale du gouvernement avait été critiquée.

Schématiquement, l’équipe est dominée par Nidaa Tounes, le parti majoritaire, sorti vainqueur des élections législatives d’octobre. La formation hérite de six portefeuilles, dont celui des Affaires étrangères qui reste confié à Taieb Baccouche, par ailleurs secrétaire général de Nidaa Tounes. Les Finances vont à Slim Chaker qui n’est pas un nouveau venu dans le paysage politique. Il a été plusieurs fois ministre, au Tourisme ou à la Jeunesse et aux Sports. Dans le premier gouvernement Essid, il était ministre du Commerce et de l’Artisanat. Les ministères de l’Intérieur, de la Défense et de la Justice ont, pour leur part, été confiés à des indépendants.

Quant à Ennahdha, il obtient trois secrétariats d’Etat et surtout le portefeuille de l’Emploi, dont Zied Ladhari sera le patron. L’ancien porte-parole du parti, avocat de formation, s’est toujours gardé d’adhérer aux positions extrémistes du mouvement et passe donc pour un modéré. Compte tenu des divisions qui existent à l’intérieur d’Ennahdha, cette nomination montre que ce n’est pas la ligne dure qui l’a emporté. Il n’empêche, en donnant le ministère de l’Emploi à Ennahdha, Habib Essid« ne leur fait pas un cadeau », confie Khadija Mohsen Finan, chercheur à l’IRIS. « C’est un portefeuille risqué, important, qui est associé aux difficultés et aux défis. » Mais il n’est pas non plus stratégique. « En cas d’échec, l’image du pays n’est pas engagée », poursuit le chercheur. Aux islamistes à présent de remonter leurs manches et de savoir se montrer inventifs pour combattre le chômage et prendre des positions inédites.


Tunisie: Beji Caïd Essebsi prête serment ce mercredi

En Tunisie, le vainqueur de la présidentielle sera investi ce mercredi 31 décembre à la présidence. Beji Caïd Essebsi va prêter serment devant le Parlement, avant la passation de pouvoir avec le sortant Moncef Marzouki, perdant de la présidentielle. Une journée essentiellement protocolaire, la grande cérémonie d’investiture en présence de plusieurs chefs d’Etat aura lieu le 14 janvier.

Dès 10h, le président tunisien élu se rendra à l’Assemblée nationale. Beji Caïd Essebsi, 88 ans, y sera reçu par le nouveau président de l’Assemblée issu de son parti Nidaa Tounes et par le chef du gouvernement Mehdi Jomaa. Devant le Parlement, BCE viendra prêter serment et livrer un bref discours.

Deuxième étape de son investiture : le palais de Carthage, siège de la présidence pour la passation de pouvoirs avec Moncef Marzouki, son rival perdant de la présidentielle. Conformément au protocole Beji Caïd Essebsi doit raccompagner le président sortant vers la sortie de ce palais qu’il occupe depuis les élections de 2011, remportées à l’époque par ses alliés islamistes d’Ennahda.

Dans l’après-midi, Beji Caïd Essesbi recevra ensuite la démission du Premier ministre Mehdi Jomaa qui continue cependant de gérer les affaires courantes en attendant l’investiture du prochain gouvernement.

Les négociations se poursuivent justement pour former une alliance gouvernementale. Sans majorité absolue à l’Assemblée, Beji Caïd Essebsi doit trouver une coalition avec d’autres partis pour gouverner. Ces discussions doivent être achevées avant le 14 janvier, jour anniversaire du renversement de Ben Ali, choisi pour la deuxième grande cérémonie d’investiture de Beji Caïd Essebsi, en présence, cette fois, de plusieurs chefs d’Etat amis de la Tunisie.


Le vice-président de Nidaa Tounès élu à la tête du Parlement tunisien

  • Mohamed Nacer, vice-président de Nidaa Tounès, a été élu aujourd’hui président de l’Assemblée des représentants du peuple (ARP) issue des élections d’octobre dernier.

 

Agé de 80 ans, Mohamed Nacer a occupé plusieurs postes ministériels sous la présidence d’Habib Bourguiba (1957-1987). Avec 86 élus, l’alliance Nidaa Tounès est la première force politique à l’Assemblée, où siègent 217 députés.

Cette nouvelle assemblée, qui siège depuis mardi, est l’une des dernières étapes de la transition amorcée après le coup d’Etat appelé « révolution du jasmin » qui a lancé en janvier 2011 le mouvement des printemps arabes. La Tunisie attend désormais le second tour de l’élection présidentielle, qui doit opposer d’ici la fin de l’année le président sortant, Moncef Marzouki, au candidat de Nidaa Tounès, Béji Caïd Essebsi.

 

Au premier tour, le 23 novembre, Essebsi est arrivé en tête avec un peu moins de 39,5% des voix contre 33,4% pour Marzouki. Le futur gouvernement tunisien ne devrait pas être formé avant l’issue du second tour.

 

Les députés doivent encore élire deux vice-présidents de l’Assemblée des représentants du peuple, postes pour lesquels sont notamment en lice Abdelfattah Mourou, l’un des fondateurs d’Ennahda, et Mbarka Brahmi, la veuve de Mohamed Brahmi, député de la gauche nationaliste assassiné en 2013 par des jihadistes, provoquant une profonde crise politique.

Le vote aurait dû avoir lieu mardi, lors de la première réunion du Parlement, mais il avait été repoussé faute d’accord sur un candidat susceptible d’obtenir la majorité absolue des votes des députés.

 

Tunisie : le nouveau Parlement entre en fonction

Le nouveau Parlement tunisien, issu des élections d’octobre dernier, a pris ses fonctions ce mardi avec l’ouverture de la séance inaugurale qui doit aboutir à l’élection du président de cette chambre, a rapporté l’agence de presse TAP.

Le président de la Constituante, Mustapha Ben Jaafar, a donné le coup d’envoi de cette première réunion des 217 membres de l’Assemblée des représentants du peuple (ARP), élus le 26 octobre. Un scrutin remporté par le parti Nidaa Tounès (86 élus) devant celui d’Ennahda (69 députés).

« Nous ouvrons avec la bénédiction de Dieu cette première séance de l’Assemblée des représentants du peuple et j’appelle à sa présidence Ali Ben Salem », doyen du Parlement et élu de Nidaa Tounès, a dit M. Ben Jaafar.

M. Ben Salem présidera avec deux vice-Présidents, les benjamins de l’Assemblée, cette séance inaugurale qui doit aboutir à l’élection du président de l’ARP. Les candidatures à cette fonction n’ont dans l’immédiat pas été annoncées.

Si le parti Nidaa Tounès constitue la principale force au Parlement, il devra composer avec les autres forces politiques en présence pour dégager une majorité absolue stable et constituer un gouvernement.

Nidaa Tounès a indiqué qu’il ne s’attellera pas à former cette majorité avant la tenue d’une second tour de la présidentielle qui opposera son président Béji Caïd Essebsi, 88 ans, au chef de l’Etat sortant Moncef Marzouki.

Tunisie/législatives: Nidaa Tounès en tête

  • Le parti politique tunisien Nidaa Tounès a remporté les législatives de dimanche, devançant ses rivaux d’Ennahda, selon les résultats officiels préliminaires annoncés dans la nuit de mercredi à jeudi par l’instance chargée d’organiser le scrutin.

Nidaa Tounès a remporté 85 des 217 sièges de l’Assemblée des représentants du peuple, tandis qu’Ennahda en a engrangé 69, a annoncé l’ISIE lors d’une conférence de presse.


Législatives en Tunisie: l’alliance laïque en tête?

  • L’alliance laïque Nidaa Tounes aurait remporté plus de 80 sièges aux élections législatives organisées hier en Tunisie, contre 67 pour les islamistes modérés d’Ennahda, selon une source tierce proche des laïques se basant sur un décompte préliminaire.
  • Le parlement tunisien compte 217 membres.

 

Les autorités électorales doivent annoncer un décompte préliminaire des suffrages exprimés dans la matinée. Si ces résultats se confirment, ce sera un revers pour Ennahda, qui avait remporté davantage de sièges en 2011 lors de la première élection libre organisée depuis le renversement de Zine El Abidine Ben Ali.

Ces législatives et le scrutin présidentiel, prévu en décembre, doivent parachever la transition vers la démocratie en Tunisie en dotant le pays de nouvelles institutions, près de quatre ans après la « révolution de jasmin ».


Législatives en Tunisie, quel gagnant?

Avec 13’000 candidats pour 217 sièges et une menace djihadiste grandissante, les législatives en Tunisie s’annoncent très tendues. Le point sur les forces en présence et le contexte politique.

Le contexte

Après le renversement du régime de Ben Ali en janvier 2011, les Tunisiens ont élu une Assemblée constituante en octobre de la même année. Trois ans après, ils sont à nouveau appelés aux urnes pour élire les membres du futur Parlement, le premier élu démocratiquement.

Les premières élections avaient vu la victoire des islamistes d’Ennahda. Mais, sous les protestations, ceux-ci ont laissé la place en janvier 2014 à un gouvernement non partisan chargé de continuer les réformes et organiser les élections.

Mais vu le nombre important de Tunisiens qui se disent déçus de la classe politique, l’abstention pourrait être le vainqueur du scrutin.

Les résultats seront connus au plus tard le 29 octobre.

Ces législatives précèdent un autre vote important, l’élection présidentielle du 23 novembre prochain.

Les chiffres-clés

– 13.000 candidats répartis sur 33 circonscriptions.

– 1.300 listes

– 217 sièges du Parlement à repourvoir.

– 5,3 millions d’électeurs inscrits sur les 11 millions d’habitants.

– 45,3% du corps électoral n’est pas inscrit et n’ira donc pas voter.

– 80.000 policiers et militaires doivent être déployés

Le mode de scrutin

L’adoption en mai 2014 d’une nouvelle loi électorale instaure des législatives au scrutin proportionnel à un tour par circonscription, sans seuil minimal à atteindre.

Ce mode de scrutin favorisant les petites formations, les principales forces politiques ont d’ores et déjà souligné qu’aucun parti ne sera à même de gouverner seul.

Le Parlement devrait être très fragmenté et des coalitions devront se former.

Le favori: Ennahdha

 

Le parti islamiste Ennahdha (la Renaissance) avait remporté la majorité des sièges de l’Assemblée constituante en 2011. Il a dirigé le parti jusqu’au début de l’année.

Affaibli par de graves crises et l’assassinat de deux opposants aux islamistes en 2013, Ennahdha a quitté le pouvoir pour laisser la place à un gouvernement apolitique chargé de préparer les législatives.

Axant sa campagne sur le « consensus » et un discours plus adouci et consensuel, Ennahdha, qui revendique 80.000 membres, n’a pas retenu les candidatures les plus controversées, notamment les ténors de la frange dure du parti appelant à l’application de la loi islamique.

Face à une opposition morcelée, ce parti qui était interdit et violemment réprimé jusqu’à la révolution reste le pivot de la scène politique et fait figure de favori.

Les adversaires: Nidaa Tounès et les Bénalistes

 

 

Une multitude de partis allant de l’extrême gauche au centre-droit font campagne en se positionnant en alternative à Ennahda.

Malgré une brève tentative d’union en 2013, au pic de la crise politique qui a mené Ennahdha à quitter le pouvoir, ces différents mouvements font finalement cavalier seul pour les législatives tout en se disant prêts à former des coalitions après les élections.

Un parti sort néanmoins du lot, Nidaa Tounès, conduit par Béji Caïd Essebsi, 87 ans, qui ambitionne d’arracher la présidentielle en novembre. Il avait occupé le poste de Premier ministre après la révolution et organisé les élections remportées par Ennahdha.

Ancien ministre du père de l’indépendance Habib Bourguiba, ex-chef du Parlement sous Ben Ali, il cherche à unir les adversaires des islamistes.

Le parti est cependant tiraillé en interne, de nombreux cadres craignant la trop grande influence laissée à des personnalités issues du régime Ben Ali.

Nidaa Tounès est aussi concurrencé par des partis dits « destouriens », revendiquant eux aussi l’héritage de Bourguiba et ayant des liens étroits avec d’ex-responsables du régime déchu.

Avec TV5Monde et afp

Quel modèle de société va choisir la Tunisie ?

Les Tunisiens sont appelés aux urnes d’octobre à décembre pour élire leurs futurs gouvernants. Ces élections marqueront l’aboutissement de trois années de transition qui ne furent pas un long fleuve tranquille… Retour sur ces années décisives et décryptage par Faiza Kefi (photo), juriste et ancienne Ambassadrice de Tunisie en France, des enjeux politiques des élections législatives et présidentielles.

 

 

Ce texte fait partie d’une série de trois articles publiés par Opinion Internationale : L’avenir de la Tunisie selon trois femmes tunisiennes

 

Le paysage politique tunisien a profondément changé depuis les évènements de janvier 2011. Dans l’euphorie générale, la Constitution de l’indépendance (1958) a été suspendue, la Chambre des députés et celle des Conseillers ont été dissoutes. Plus d’une centaine de partis ont été reconnus et le peuple a été appelé à élire, le 23 octobre 2011, une Assemblée Nationale Constituante (ANC) chargée de rédiger en une année la Constitution de la Deuxième République.

L’élan vers les urnes a été exceptionnel et les électeurs ont fait la queue pendant des heures pour choisir librement leurs représentants. C’était en 2011…
Petite histoire de trois années de transition

Le Parti islamiste Ennahdha en est sorti vainqueur, remportant le nombre le plus élevé des sièges. Le reste des sièges fut partagé entre toutes les tendances allant de l’extrême droite à l’extrême gauche.

La Tunisie vécut alors un semblant de démocratie : les «trois présidences» de la République, de l’ANC et du Gouvernement furent partagées avec les partis alliés à Ennahdha. L’ANC se prétendit totalement souveraine et investie de la légitimité électorale, ne se soumettant à aucun contrôle même constitutionnel. L’équilibre des pouvoirs fut rompu au détriment de la Présidence de la République et du pouvoir judiciaire dont l’indépendance demeure hypothétique. L’ombre du système hégémonique passé se remit à planer. Tous les rouages de l’Etat furent concentrés entre les mains du Parti majoritaire.

Mais, la société civile ne laissa pas faire, dénonça cette dérive et fit pression par la rue et via les réseaux sociaux.

Face à ce danger, et dans le magma des forces politiques opposées aux trois partis au pouvoir, un nouveau Parti émergea en juin 2012 dans l’espoir de créer l’équilibre entre les forces politiques et d’assurer les conditions de l’alternance du pouvoir. La scène politique évolua dès lors vers une bipolarisation: la compétition politique se cristallisa essentiellement entre l’Appel de Tunis (Nidaa Tounès, parti démocrate libéral -Appel de la Tunisie) et Ennahdha (parti islamiste) qui fera tout pour stigmatiser un concurrent devenu très vite encombrant. Désormais, deux fronts s’organisent, l’un porteur d’un projet théocratique et l’autre d’un projet progressiste universaliste.

Le débat déborda très vite l’instance constitutionnelle et le phénomène de la violence politique se fit jour. Depuis 2012, les fameuses LPR (Ligues de protection de la révolution) sévissent dans les quartiers, des militants et des journalistes sont agressés ou menacés de mort, les sectes religieuses extrémistes s’emparent des mosquées et détruisent les mausolées, la présence de groupes armés sur le territoire est signalée et minimisée par le pouvoir en place. Cette violence atteint son paroxysme avec trois assassinats successifs de leaders politiques en 2013, suscitant une très vive émotion au sein de la population tunisienne et à l’étranger.

Le processus de transition démocratique fut mis en danger. L’opinion publique, sous le choc, se mit à craindre une guerre civile. Les Constituants du pôle démocratique quittèrent l’ANC en juillet 2013, créent  le « Front du Salut », appelant à la démission du Gouvernement d’Ennahdha et à la constitution d’un gouvernement non partisan.

Deux facteurs se conjugueront pour le sauvetage de la transition : le premier eut trait au lancement d’une initiative conjointe de la centrale syndicale, l’UGTT, de la centrale patronale, l’UTICA, de la Ligue tunisienne des droits de l’Homme et du Conseil de l’Ordre des Avocats appelant tous les partis politiques représentés au sein de la Constituante à un « Dialogue National » pour la mise en œuvre d’une feuille de route que devraient respecter le Gouvernement et l’ANC : l’achèvement de l’élaboration d’un texte constitutionnel consensuel, la mise en place d’un gouvernement d’indépendants, des élections législatives et présidentielles à fin 2014 s’imposèrent enfin aux acteurs de la transition.

Le second facteur, non moins déterminant, d’une transition finalement sauvée se rapporta d’une part au changement dans les relations entre les deux Partis dominant la vie politique nationale, Ennahdha et Nidaa Tounès, qui, de belliqueux, ont évolué vers l’acceptation de l’autre et le respect mutuel, et d’autre  part, à la constitution d’une alliance démocratique au sein de «l’Union pour la Tunisie», espace de concertation et de coordination des positions pour le Dialogue National.

Aujourd’hui, la Tunisie vit une étape décisive de sa transition démocratique : les élections législatives auront lieu le 26 octobre prochain, tandis que la présidentielle, à deux tours, se tiendra le 26 Novembre et le 28 Décembre.

 


Enjeux décisifs pour des élections tant attendues

Qu’en est-il du contexte de ces élections et quels en sont les enjeux ?

La scène politique reste marquée par le nombre élevé des partis politiques et des candidats indépendants pour les deux élections : le risque de dispersion des voix et de non émergence d’une majorité parlementaire confortable pour les partis de poids est considérable.

La violence a changé de camp et de cible : elle est désormais le fait de mouvements terroristes internationaux dans la région, sévissant dans l’ensemble du Maghreb, qui s’en prennent à l’Armée et à la Garde Nationale, symboles de la souveraineté nationale et garantes de l’intégrité territoriale.

Les incertitudes alimentent l’état d’esprit des Tunisiens quant à la capacité de leur pays à sortir de la crise et à la possibilité de compter sur ses partenaires économiques et financiers. Les Tunisiens désespèrent du politique et risquent de ne pas se rendre aux urnes le jour « J ».

Pourtant, les enjeux de ces rendez-vous électoraux sont majeurs :

Premièrement, ce n’est rien moins que le modèle de société qui est en jeu. La Tunisie va-t-elle se tourner vers le modèle d’Etat religieux, dont les contours sont imprécis et peuvent entraîner le pays vers des régressions et des bouleversements profonds ou bien choisira-t-elle de vivre un 21ème siècle de progrès et d’ouverture sur le monde ?

Deuxièmement, comment venir à bout de l’insécurité, sans un pouvoir stable, fort et soucieux de sa souveraineté ? La France pourra-t-elle soutenir la Tunisie dans sa lutte contre le terrorisme environnant ?

Troisièmement, la transition démocratique arrivera-t-elle au bout de son processus pour donner au pays des institutions véritablement démocratiques qui donneront tout son sens au vivre ensemble dans le respect de la différence et la suprématie de la loi ? La Tunisie pourra-t-elle recouvrer  son unité et sa cohésion ? Dans le cas d’une  victoire serrée des deux camps, y aura t-il rapprochement entre deux projets aux contenus contradictoires ou bien cantonnement d’un clan dans l’opposition avec tous les risques que l’on peut imaginer ?

Faiza Kefi, juriste et ancienne Ambassadrice de Tunisie en France

 

 

Suite : la contribution de Jaouida Guiga, magistrate et ancien membre du Conseil constitutionnel.

 

Ce texte fait partie d’une série de trois articles publiés par Opinion Internationale : L’avenir de la Tunisie selon trois femmes tunisiennes